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Abdellatif Laâbi, La taverne de l’oubli/La taverna dell’oblio

*

 

La taverne de l’oubli
est maintenant vide

Les reliefs du banquet
dispersés par le vent

La horde a repris ses chemins obscurs
ses tribulations

La scène est prête
pour accueillir d’autres drames

Pas de répit pour les saltimbanques
pas de pitié
pour les éternels spectateurs

Tiens
une parodie de l’apocalypse !

Ce qu’il faut pour frapper les esprits
jusqu’à l’extinction de l’esprit

Il y aura
cette fin de règne
et les appétits qu’elle réveille

Les signes
de la grande cassure
au centre de la terre
au cœur des idées
La dérive de la raison
et son morcellement

L’opaque dressant son airain
entre la chose et son contraire

Les fléaux et les miracles habituels
Mal inconnu à la racine. Mutation du sang. Confusion des cinq sens. Dérèglement de la lumière, des métaux, du coït.
Un siècle de pluies. Un siècle de sécheresse.
L’éclipse annoncée de longue date, souvent reportée. L’arbre qui saigne. Les statues somnambules. La licorne qui s’anime, saute de sa tapisserie et s’envole par la cheminée.
Réapparition de l’espèce éteinte des lutins. Disparition de l’île des rencontres. Morts suspectes au moment de la prière amoureuse. Évasion collective de tous les asiles et des bagnes secrets. Tarissement de la source de vérité, de l’océan intérieur. Suicides en série des athlètes et des tribuns adorés par le peuple. Invasions de sauterelles mécaniques, de puces hautement intelligentes.
Avancée allègre
du désert
dans les cœurs

Il y aura
dans les bagages du désert
le messager
le mal-aimé de son vivant

Candidat au martyre

Il sortira de la dune
aux sept vierges enterrées vivantes
du manuscrit aux pages arrachées
de la légende
ou d’une baraque de bidonville

Il aura les yeux de l’albinos
le visage mal rasé des mutins
le nez sans équivoque du loup de mer
les mains brûlantes
de l’esclave-laboureur

Il avancera
sous le soleil livide
au milieu de la horde incrédule
dans le décor des misères morales

On entendra
les hurlements de la trompe archaïque
une rafale de caquètements
un coup de gong au goût de rouille

Puis dans le silence précurseur
des hauts récits
qui vont accéder à la mémoire
il essuiera de ses lèvres
les relents du mensonge
fixera les rangées de têtes immatures
avant de dire :
Voici venir l’ère
des famines
et de l’égorgement
Ô peuple de cancrelats lubriques
prépare-toi à l’épreuve

La roue des destinées a tourné
et s’est arrêtée

Tu as joué
et perdu

Tu n’as su lire aucun signe

Du jardin qui t’a été confié
tu as fait un dépotoir

De la graine sacrée
déposée en toi
tu as tiré le pain amer
qui ne peut se partager

Tu as consacré l’intelligence
aux alibis des crimes parfaits

Tu as ôté aux pauvres
la bouée de l’espérance

Aux femmes
la parure de l’être

À tes enfants
tu as légué tes œillères
l’appât du gain
et le lexique de la haine
À ceux qui t’ont offert un miroir
pour débusquer le monstre en toi
et compter tes lâchetés
tu as crevé les yeux

Et moi
moi qui te parle et te préviens
je sais quel sort tu me réserves

Voilà
j’offre mon corps à l’absurde
de ton ingéniosité sadique

Je te maudis
et maudis en même temps
cette tradition de l’holocauste
qui me fait m’agenouiller
écarter les bras
tendre le cou
pour que tu t’éprouves
avant de trancher la gorge
de l’agneau sans défense que je suis
et dont l’âme
s’il a une âme
ne trouvera jamais le repos

 

*

 

Le messager prêchera longtemps
dans le vide

La curée qu’il redoutait
et désirait
n’aura pas lieu

La foule se détournera de lui

Il restera seul
torturé par ses visions

S’enfoncera peu à peu
dans le sable

Le soleil continuera à éclairer
l’ordinaire horreur

La nuit à recouvrir
le sordide inavouable

Le ciel ne se prononcera pas

L’apocalypse ne sera pas
une resucée du déluge
après la destruction des cités pécheresses

Pour ceux qui auront appris à lire
elle se déroulera
en un coin perdu
dans la boue d’une tente de réfugiés
là où un enfant décharné
couvert de vermine
exhale son dernier souffle

Dans ses yeux
qui prennent la moitié du visage
il n’y a ni question
ni réponse

Il n’y a rien de ce que les humains partagent
ou se disputent

Rien de ce qui les attache
à ce que l’on appelle vie :
la chamade de la pluie
quand elle embaume la terre
la fenêtre de l’aube
ouverte sur le jasmin
et le beignet ruisselant de miel
la litanie pieuse d’une tourterelle
semant le trouble
dans le cœur fermé au mystère
le pain chaud
qu’on recouvre avec une serviette à carreaux
les fruits qu’on dépose amoureusement sur la table
la coupe
dont on contemple la robe
avant de la défaire
à petites gorgées savantes
la caresse qui s’attarde
sur chaque grain de la peau
et se dirige vers la source des sources
la vue de la mer
après une longue incarcération
— miracle des vagues libres
délices de l’horizon
poème qui s’énonce clairement —
le seuil frais d’une maison
où les vieux jours s’égrènent
en rêveries aux couleurs de friandises
la nouvelle de la chute d’un despote
celle de la mort d’un ami
les nuits blanches
où l’alezan de l’espoir
s’ouvre les veines
les coquelicots du bord de la route
quand le train ralentit
laisse passer un ange
et remplit la poche
d’une menue monnaie de jubilations
l’heure où l’on éteint
pour se retrouver avec soi-même
lire dans son dédale
à la bougie du rêve

Dans les yeux de l’enfant
il n’y a que l’absence

Il y a une autre connaissance

Les yeux de l’enfant
ne sont pas des yeux
Ils n’ont pas de larmes
pas plus de cils
Leur éclat glacial
est celui d’un astre insoumis
détaché de la matrice
depuis les origines
Hors de la course
à contre-courant
il vogue dans la prison de l’infini
en quête d’une lézarde
d’un trou par où s’échapper
s’éjecter dans l’ailleurs

Là où rien ne se crée
rien ne se transforme

Un au-delà immatériel
où il pourra sans attendre
crever l’abcès de la vie
et retourner à la poussière

L’apocalypse trime
se fait oublier
puis donne de ses nouvelles

Quelle autre fin imaginer ?

Il n’y a pas de fin

Le cauchemar
épouse un cercle parfait

Cela se nomme l’éternité
Un bocal hermétique
qu’aucune magie ne peut ouvrir

Abdellatif Laâbi

 

*

 

La taverna dell’oblio
è vuota adesso

I resti del banchetto
dispersi dal vento

L’orda ha ripreso le sue strade oscure
le sue tribolazioni

La scena è pronta
per accogliere altri drammi

Non c’è tregua per i saltimbanchi
né pietà
per gli eterni spettatori

Eccoti
una parodia dell’apocalisse!

Ciò che occorre per colpire gli spiriti
fino all’estinzione dello spirito

Ci sarà
questa fine regno
e gli appetiti che risveglia

I segni
della grande spaccatura
al centro della terra
al cuore delle idee
La deriva della ragione
e il suo sminuzzamento

L’opaco che issa il suo bronzo
tra la cosa e il suo contrario

I flagelli e i miracoli consueti
Male ignoto alla radice. Mutazione del sangue. Confusione dei cinque sensi. Irregolarità della luce, dei metalli, del coito.
Un secolo di piogge. Un secolo di siccità.
L’eclissi annunciata da lunga data, spesso riportata. L’albero che sanguina. Le statue sonnambule. L’unicorno che si anima, salta fuori dalla tappezzeria e s’invola dal camino.
Riapparizione della specie estinta dei folletti. Scomparsa dell’isola degli incontri. Morti sospette al momento della preghiera innamorata. Evasione collettiva da tutti gli asili e dai penitenziari segreti. Prosciugamento della sorgente della verità, dell’oceano interiore. Suicidi in serie degli atleti e dei tribuni adorati dal popolo. Invasioni di cavallette meccaniche, di pulci altamente intelligenti.
Briosa avanzata
del deserto
nei cuori

Ci sarà
nei bagagli del deserto
il messaggero
l’incompreso in vita

Candidato al martirio

Uscirà dalla duna
delle sette vergini sepolte vive
dal manoscritto dalle pagine strappate
dalla leggenda
o da una baracca di bidonville

Avrà gli occhi degli albini
il viso mal rasato degli sbarazzini
il naso inconfondibile del lupo di mare
le mani brucianti
dello schiavo-aratore

Avanzerà
sotto il sole livido
nel mezzo dell’orda incredula
nello scenario delle miserie morali

Si sentiranno
gli ululati del corno arcaico
una raffica di schiamazzi
un colpo di gong che sa di ruggine

Poi nel silenzio precursore
degli alti racconti
che vanno ad accedere la memoria
si asciugherà dalle labbra
i miasmi della menzogna
fisserà le file di teste immature
prima di dire:
Ecco che arriva l’era
delle carestie
e dello sgozzamento
Oh popolo di blatte lubriche
preparati alla prova

La ruota dei destini ha girato
e si è fermata

Hai giocato
e perduto

Non hai saputo leggere alcun segno

Del giardino che ti è stato confidato
hai fatto una discarica

Dal seme sacro
depositato in te
hai ricavato il pane amaro
che non si può spartire

Hai consacrato l’intelligenza
agli alibi dei crimini perfetti

Hai tolto ai poveri
la boa della speranza

Alle donne
la parure dell’essere

Ai tuoi figli
hai tramandato i tuoi paraocchi
l’esca del guadagno
e il lessico dell’odio
A quelli che ti hanno offerto uno specchio
per stanare il mostro in te
e contare le tue vigliaccherie
hai cavato gli occhi

E io
io che ti parlo e ti avverto
so quale sorte mi riservi

Ecco
offro il mio corpo all’assurdo
della tua sadica ingegnosità

Ti maledico
e al contempo maledico
questa tradizione dell’olocausto
che mi fa inginocchiare
aprire le braccia
tendere il collo
affinché faccia le tue prove
prima di tranciare la gola
dell’agnello indifeso che sono
e la cui anima
se ha un’anima
non troverà mai riposo

 

*

 

Il messaggero predicherà lungamente
nel vuoto

Il banchetto di caccia che temeva
e desiderava
non avrà luogo

La folla si allontanerà da lui

Resterà solo
torturato dalle sue visioni

A poco a poco sprofonderà
nella sabbia

Il sole continuerà a illuminare
l’ordinario orrore

La notte a ricoprire
il sordido inconfessabile

Il cielo non si pronuncerà

L’apocalisse non sarà
una rimasticatura del diluvio
dopo la distruzione delle città peccatrici

Per quelli che avranno imparato a leggere
si svolgerà
in un angolo perduto
nel fango di una tenda di profughi
là dove un bambino emaciato
coperto di parassiti
esala il suo ultimo respiro

Nei suoi occhi
che prendono la metà del viso
non c’è domanda
né risposta

Non c’è nulla di ciò che gli uomini si spartiscono
o contendono

Nulla di ciò che li lega
a quella che chiamiamo vita:
il segnale di resa della pioggia
quando imbalsama la terra
la finestra dell’alba
aperta sul gelsomino
e la frittella grondante di miele
la litania devota di una tortora
che semina l’ansia
nel cuore chiuso al mistero
il pane caldo
che si copre con un tovagliolo a quadretti
i frutti posati con amore sul tavolo
la coppa
di cui si contempla la veste
prima di disfarla
a piccoli sorsi sapienti
la carezza che si attarda
su ogni grano della pelle
e si dirige verso la fonte delle fonti
la vista del mare
dopo una lunga permanenza in prigione
– miracolo di onde libere
delizie dell’orizzonte
poesia che si enuncia chiaramente –
la soglia fresca di una casa
dove i giorni andati si sgranano
in fantasticherie dai colori di leccornie
la notizia della caduta di un despota
quella della morte di un amico
le notti in bianco
dove il sauro della speranza
si apre le vene
i papaveri sul bordo della strada
quando il treno rallenta
lascia passare un angelo
e riempe la tasca
di una minuta moneta di giubilo
l’ora in cui si spegne
per ritrovarsi con se stesso
leggere nel suo dedalo al lume
della candela di un sogno

Negli occhi del bambino
c’è soltanto l’assenza

C’è un’altra conoscenza

Gli occhi del bambino
non sono occhi
Non hanno più lacrime
non hanno più ciglia
Il loro bagliore glaciale
è quello di un astro insubordinato
staccato dalla matrice
fin dalle origini
Fuori dalla corsa
controcorrente
voga nella prigione dell’infinito
in cerca di una fessura
di un buco da cui scappare
eiettarsi nell’altrove

Là dove niente si crea
niente si trasforma

Un oltre immateriale
dove senza indugi potrà
far scoppiare l’ascesso della vita
e tornare alla polvere

L’apocalisse lavora duro
si fa dimenticare
poi da notizie di sé

Che altra fine immaginare?

Non c’è fine

L’incubo
sposa un cerchio perfetto

Si chiama eternità
Un barattolo sigillato
che nessuna magia può aprire

Traduzione di Chiara De Luca

Altre poesie QUI

Abdellatif Laâbi, A ricomporre il colore dei suoi occhi. Poesie e altri testi scelti 1966-2014
Edizioni Kolibris 2015, pp. 688, € 16, ISBN 978-88-99274-08-5
Introduzione e traduzione di Chiara De Luca

Abdellatif Laâbi est né en 1942, à Fès. Son opposition intellectuelle au régime lui vaut d’être emprisonné pendant huit ans. Libéré en 1980, il s’exile en France en 1985. Depuis, il vit (le Maroc au cœur) en banlieue parisienne. Son vécu est la source première d’une œuvre plurielle (poésie, roman, théâtre, essai) sise au confluent des cultures, ancrée dans un humanisme de combat, pétrie d’humour et de tendresse. Il a obtenu le prix Goncourt de la poésie en 2009 et le Grand Prix de la francophonie de l’Académie française en 2011.
Parmi ses œuvres, publiées en majeure partie aux Editions de la Différence : L’Œil et la nuit(2003), Le Chemin des ordalies (2003), Chroniques de la citadelle d’exil (2005), Les Rides du lion (2007), Le Livre imprévu (2010), pour les romans ; pour la poésie : Le soleil se meurt(1992), L’Etreinte du monde (1993), Le Spleen de Casablanca (1996), Les Fruits du corps(2003), Tribulations d’un rêveur attitré (2008), Œuvre poétique I et II (2006 ; 2010). Par ailleurs, les éditions Gallimard ont publié son roman Le Fond de la jarre (2002 ; collection Folio 2010).
Ses œuvres sont traduites en plusieurs langues, dont l’arabe, l’espagnol, l’anglais, l’allemand et le turc.
En 2014, Edizioni Kolibris a publiè l’anthologie de textes choisis A ricomporre il colore dei suoi occhi. Poesie e altri testi scelti, 1966-2014, traduite par Chiara De Luca.
Il a par ailleurs traduit en français les œuvres de plusieurs poètes et écrivains de langue arabe (Mahmoud Darwich, Abdelwahab al-Bayati, Samih al-Qassim, Mohamed al-Maghout, Ghassan Kanafani…)

Abdellatif Laâbi è nato nel 1942, a Fès. La sua opposizione intellettuale al regime ha fatto sì che fosse arrestato e incarcerato per otto anni. Liberato nel 1980, è andato in esilio volontario in Francia nel 1985. Da allora, vive (con il Marocco nel cuore) nella banlieu parigina. Il suo vissuto è la sorgente primaria di un’opera plurale (poesia, narrativa, teatro, saggistica) posta alla confluenza di culture differenti, radicata in un umanesimo battagliero, intrisa d’ironia e tenerezza. Ha ricevuto il Prix Goncourt de la poésie nel 2009, e il Grand Prix de la Francophonie dell’Académie Française nel 2011.
Tra le sue opere, pubblicate per la maggior parte da Editions de la Différence, ricordiamo : L’Œil et la nuit (2003), Le Chemin des ordalies (2003), Chroniques de la citadelle d’exil(2005), Les Rides du lion (2007), Le Livre imprévu (2010), pour les romans ; pour la poésie : Le soleil se meurt (1992), L’Etreinte du monde (1993), Le Spleen de Casablanca (1996), Les Fruits du corps (2003), Tribulations d’un rêveur attitré (2008), Œuvre poétique I et II (2006 ; 2010). Inoltre, le edizioni Gallimard hanno pubblicato il suo romanzo Le Fond de la jarre(2002 ; collana Folio 2010).
Sue opere sono tradotte in varie lingue: arabo, spagnolo, inglese, tedesco, italiano, olandese, turco, etc.
Nel 2014, Edizioni Kolibris ha pubblicato l’antologia bilingue di testi scelti Abdellatif Laâbi, A ricomporre il colore dei suoi occhi. Poesie e altri testi scelti, 1966-2014, con la traduzione di Chiara De Luca
Laâbi stesso, parallelamente alla sua produzione, ha tradotto dall’arabo molti autori contemporanei (Mahmoud Darwich, Abdelwahab Al-Bayati, Mohammed Al-Maghout, Saâdi Youcef, Abdallah Zrika, Ghassan Kanafani, Qassem Haddad, etc.)

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