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Abdellatif Laâbi, Les écroulements / I crolli

Da Abdellatif Laâbi, A ricomporre il colore dei suoi occhi. Poesie e altri testi scelti, 1966-2014, Edizioni Kolibris 2014. Traduzione di Chiara De Luca.

Les écroulements

 

Regarde mon amour
ce monde qui s’écroule
autour de nous
en nous
Serre bien ma tête contre ta poitrine
et dis-moi ce que tu vois
Pourquoi ce silence ?
Dis-moi simplement ce que tu vois
Les étoiles contaminées tombent-elles
de l’arbre de la connaissance
Le nuage toxique des idées
nous submergera-t-il bientôt ?

Dis-moi ce que tu vois
Brûle-t-on déjà les livres sur les places publiques
Rase-t-on la tête des femmes avant de les lapider
Y a-t-il des processions d’hommes à cagoule
brandissant croix et cimeterres
Pourquoi ce silence, mon aimée
Sommes-nous sur une île flottante
ou voguons-nous sur une torpille
Sommes-nous seuls
ou enchaînés à d’autres frères d’infortune
Quel jour sommes-nous
Quelle heure est-il ?

Serre bien ma tête contre ta poitrine
et si tu peux
ouvre ton ventre et accueille-moi
au creuset de ta force
Fais-moi remonter le fleuve
jusqu’à la source des sources
Replonge-moi dans la vasque de vie
et verse sur ma fontanelle
sept poignées d’orge
en fredonnant la chanson de Fayrouz
celle que tu chantes mieux qu’elle

Pourquoi pleures-tu
As-tu peur pour le monde
ou pour notre amour
Ne peux-tu rien pour moi ?
Alors dis-moi simplement ce que tu vois
De quel mal meurt-on aujourd’hui
Quelle est cette arme invisible qui extirpe l’âme
et le goût à nul autre pareil de la vie
Quelle est cette caravane qui dévore ses chameaux
et vide ses outres d’eau dans le sable
Quel est ce magicien
qui fait de la guerre un acte d’amour ?

Pourquoi ce silence
Crois-tu toi aussi que les mots sont si souillés
qu’ils ne servent même plus à demander son chemin
Crois-tu qu’il n’y a plus rien à dire
et que mes pauvres versets
ne sont que dérision sur dérision
Veux-tu que je me taise
pour te laisser regarder ces écroulements
dans la dignité du silence ?

Serre bien ma tête contre ta poitrine
et berce-moi
Dans le cocon soyeux de tes mains
ma tête se fera toute petite
Le gros abcès des idées crèvera
et je redeviendrai l’enfant d’un autre siècle
effrayé par le tonnerre
et qui se donne du courage
en ânonnant un vieil alphabet
à la lueur d’une bougie
dans la maison interdite de Fès
près d’un brasero où brûlent encens et fenugrec
et éclate dans l’alun le mauvais œil
Berce cet enfant qui n’a point été bercé
afin qu’il revive et fasse revivre entre tes bras
un monde englouti, saccagé, volé
dont il ne reste
qu’un âcre parfum d’innocence

Pourquoi ce silence mon aimée
Ai-je réveillé en toi ta douleur tue
ou le même besoin d’être bercée
Celui d’une petite fille née dans une autre guerre
partie au-delà des mers
pour rencontrer le soleil de ses livres d’images
en caresser les fruits d’or dans un verger
gardé par des légionnaires ?
Toi ignorant ce vain tourment des racines
plus près de l’homme que de sa rumeur
apprenant vite les langues méprisées
sachant semer là où saigne la glèbe
planter là où l’arrachement s’acharne
Tout cela, en faisant mine de passer
avec la loyauté des oiseaux migrateurs
et ce vague à l’âme qui les déchire en douceur
entre nid et périple

Pourquoi pleures-tu
Est-ce pour ce monde englouti
ou pour ce monde qui s’écroule
Pour l’enfant ou pour l’adulte
Pouvons-nous choisir entre deux adieux
nous résoudre à l’adieu
alors que le miracle est là
nos pouls qui battent paisiblement
jouent leur symphonie
poignet contre poignet
même si les armes parlent
à la place des poètes ?

Serre bien ma tête contre ta poitrine
et dis-moi ce que tu vois
avec l’œil que nous avons patiemment cultivé
au plus noir des ténèbres
quand les jours de l’année se comptaient à l’envers
quand le printemps nous dévorait le sexe
quand l’automne était une hirondelle de cire
sur notre oreiller
quand l’été nous marquait au fer rouge dans ses fourgons
et l’hiver nous accordait une miette de miséricorde
Quand quelques mots d’amour lancés à travers les grilles
nous nourrissaient pendant une interminable semaine
Quand je souriais à la conquête de ton sourire
et que tu versais la larme que je me refusais
Quand je faisais sortir de ma tête un pigeon
pour que tu l’arbores fièrement sur ton épaule
dans les files d’attente

Dis-moi ce que tu vois
avec cet œil de chair et d’acier
familier des ténèbres
vieux comme la conscience
contempteur de l’oubli
témoin irrécusable
Pourquoi ce silence mon aimée
Cet œil ne peut s’éteindre, n’est-ce pas ?
Alors dis-moi ce que tu vois
A-t-on commencé à détruire Grenade
Les barbares sont-ils à nos portes
Comment sont les barbares
Parlent-ils une langue inconnue
Viennent-ils vraiment d’une autre galaxie
d’une autre dimension du temps
En quoi nous ressemblent-ils
Quoi en eux est si terrifiant ?

Dis-moi ce que tu vois
Le fleuve des images monte-t-il toujours
Pour quand prévoit-on le déluge
Se bat-on déjà aux abords de l’arche
Que fait-on des chevaux blessés
des enfants qui ne peuvent pas marcher
Les femmes ont-elles pris les armes à leur tour
Y a-t-il au milieu de la horde un prophète perdu ?

Pourquoi ce silence mon aimée
Me condamnerais-tu à devoir imaginer
ce que je n’aurais jamais accepté d’imaginer
dussé-je me crever les yeux
Comment aurais-je pu croire que j’exercerais un jour
le métier réprouvé du corbeau
ou même le sombre office du cygne
Moi l’artisan fils de l’artisan
laboureur de l’antique beauté
tisserand de l’espérance
veilleur de l’âtre jusqu’aux cendres
berger sans gourdin du troupeau
que je dressais contre le chien-loup
Moi l’artisan fils de l’artisan
guettant l’arc-en-ciel
pour ne pas me tromper sur les couleurs
en me fiant à leurs noms
les recueillant une à une
dans la marmite en cuivre de ma génitrice
comme autant d’épices rares
destinées aux joies humaines
au partage d’un repas qui ne devient licite
que si les pauvres le bénissent et l’honorent ?

Comment aurais-je pu croire
que ce rêve qui m’a converti à l’homme
deviendrait un cauchemar
que les héros de ma jeunesse
scieraient l’arbre de mon chant
que les livres où j’avais rencontré mes sosies
jauniraient au fond de ma bibliothèque
que mon errance vouée à la rencontre
manquerait à ce point du gobelet d’eau
et de la galette déposés au bord de la route
par Celui ou Celle qui veille sur l’errance ?

Comment aurais-je pu croire
au mirage d’un si beau chemin
aux chaînes d’un si fol horizon
au ver dans un si beau fruit
Où donc était la faille ?

Pourquoi ce silence mon aimée
veux-tu attiser encore plus en moi la parole
me faire vaticiner, blasphémer
refaire avec les mots ce que les hommes
ont défait avec les mots
retrouver sens à ce qui s’est ligué contre le sens
arrêter d’un cri l’engrenage qui a pris tout mon corps
et ne m’a laissé que ce semblant de voix
Mais qui parle en moi
Est-ce toi, ô mon œil
ou ma parole en deuil ?
Alors va, parole
délie-moi
délire-moi
rends à ma langue ses langues perdues
ses antiques croyances
les frelons ingouvernables de ses mots
ses jungles et leurs réducteurs de têtes froides
Délivre-moi de l’étau de toute raison
Prends mes peaux de loup et d’agneau
mon encrier fossile, mes crayons
le pain des funérailles sur lequel j’ai prêté serment
Prends ce bâton de pèlerin
qui a cru guider un aveugle
Prends la dernière cigarette et jette le paquet

Va ma parole
délie-moi
délire-moi
sois drue, âpre, rêche, ardue, hérissée
Monte et bouillonne
Déverse-toi
Lave les mots traînés dans la boue
et les bouches putrides
Fais qu’en toi la vague se soulève
et d’un bond inexplicable quitte la mer
avec tous les poissons qui refusent la fatalité aquatique
Fais qu’en toi un autre magma se forme
d’un limon aguerri
et qu’il nous promette une genèse têtue
sans enfer ni paradis
lente comme la caresse qui enflamme le désir

Va ma parole
ma loyale
Maintenant, corps entier
je parle
avec tous mes avortements
Vaincu, je ne me rends pas
Je vais ouvrir un grand chantier dans ma mémoire
allumer des torches avec les prunelles de mes martyrs
battre le tambour avec leurs mains
Nous allons danser la danse
des soleils qu’on nous a volés
des taureaux égorgés
et jetés avec nous dans nos cellules
des danseuses sacrées brûlées pour délit de danse

Ah ma parole
Ne laisse en jachère nul organe
arrose-les d’un suc de grossesse et de jouvence
Danse-moi
Danse-nous
Ruines ou pas ruines
chaos ou abysse
Dieu mort ou vif
danse toute
Je viens de toi à toi
pauvre et nu comme il se doit
avec une poignée de sel dans la bouche
les ongles noircis et longs
foulant les braises ardentes
dans un nuage de santal et de viscères fumants
levant l’étendard jaune et noir des femmes folles
prêtresses des trous dans la terre
Je viens à vous
ô mère et père
rejoindre le cortège et la robe
nouer ma foi à la corde de votre foi
J’apporte un bouc, des cierges décorés de Salé
trois pains de sucre
et un bouquet de menthe de Meknès
O faites-moi place
pour que je danse depuis le commencement
et que mon sang noir gicle sur le pavé
indique le chemin du sanctuaire
où nul Imam ne se cache
Ce sanctuaire oublié même de vous
Là où le rebelle échappe aux lois humaines
et peut vivre en homme libre
Ah parole
danse-moi
danse-nous
Je te confie ces corps en transe salutaire
ces tumeurs bénignes et non bénignes
ces talismans incrustés dans la peau
pour instiller la patience du roc
et rendre le sort moins vorace
Je te confie
ce cortège hésitant entre frénésie et soumission
Je te confie
tambours, crotales
et violons suborneurs
Je te confie
la bouilloire et les aiguières
le chaudron, le feu et ses serveurs
Je te confie
la vierge et les esprits qui l’habitent
son cri multiplié de fausse parturiente
ses seins aveuglants
ses hanches de bateau ailé fendant la nuit
Je te confie
ô maîtresse imprévisible
les vannes de cette nuit
afin que tu les lâches
à l’heure dite
sans faiblir
sur les ravisseurs de l’aube

Ah parole
d’où viendrais-je, sinon de toi
et où irais-je ?
Je n’ai plus que ce cheveu
pour porter mes pas d’un précipice l’autre
rejoindre quelques étoiles amies
qui s’obstinent à briller dans la désolation du ciel
remonter les cercles d’un enfer incohérent
où d’aucuns ont cru que je me complaisais
Je n’ai plus que cet empan
d’un royaume
où je n’ai même pas droit à une tente
et dont je ne peux entendre le nom
sans avoir mal
là où aucun fil ne peut recoudre les blessures
Dois-je t’appeler patrie
pour me consoler ou me venger des patries
ou dois-je te laisser libre toi aussi
souveraine de racines, hérésies, amour
en permanence insurgée ?

Ah parole
ma redoutable
toi seule peux me bannir
quand nul tyran ne peut m’exiler
Toi seule peux seller ma monture
lui choisir mors, étriers
et l’engager dans d’effroyables pistes
où tu te complais à me faire lire comme un débutant
dans le sable, les cailloux et les traces refroidies
Toi seule, ô femme jalouse
ne peux accepter ni défaillance ni infidélité
Et voilà que tu me jettes tel un mouchoir en papier
dans ce chaos
Voilà que tu me donnes en exercice
cette fin de monde
avec pour tâche de déceler dans les décombres
la pierre noire ou blanche
la graine manquante
l’anneau de bois
ou l’organe tombé en déshérence
l’un ou l’autre de ces chaînons
qu’il faudra ajuster à l’âme
quand viendra l’ère
d’une autre vie aventureuse
Et j’obtempère
je cherche
j’ajoute mon désordre au désordre du monde
J’écris pour ne pas me perdre, ne pas tomber
J’écris en regardant fiévreusement ma montre
la course du soleil
l’ombre portée sur le mur
Je cherche dans le sable pollué
le bout de bois rond
le moindre éclat de pierre blanche
Je guette les oiseaux qui se posent
pour aller leur disputer la fameuse graine
Je fouille dans mes artères
pour trouver quelque organe
dont on ne m’a pas appris l’existence à l’école
Et puis, dis-moi
comment déceler une pierre noire dans les ténèbres ?

J’écris avec le tout et le rien
l’énergie du désespoir
et Dieu sait si elle est grande
Je travaille aussi dur qu’un pauvre maçon
que le sort a désigné pour construire des villas de riches
qu’un mineur qui s’acharne sur le ventre de la terre
pour se venger de sa stérilité
qu’il reproche bien sûr à sa femme

J’écris comme d’autres prient
font pénitence
et acceptent le Mystère
J’ai parfois des joies comme eux
des éblouissements
mais j’ai souvent des doutes qu’ils ignorent
des tourments qui donnent à ma prière
ses accents de vérité défiant la foi

J’écris
quand tu m’écris
ô parole
et j’ajoute des choses qui t’échappent
quand je soumets tes mots à l’ordalie
réveille en eux la mémoire qui te précède
Quand je cesse de les traiter comme des esclaves
et les caresse dans le sens de la dignité
Quand je leur donne des rendez-vous amoureux
et arrive avant l’heure pour déguster mon attente
Quand je les invite après le verre de courtoisie
à un repas où nous mangeons avec les doigts
dans le même plat
Quand je n’exige rien d’eux
hormis ce que nous devons
à notre souveraine liberté
J’écris par compassion
en tendant ma sébile
et peu importe si je n’y récolte que des crachats

Ah parole
vois comme tu m’as endurci
Je suis devenu ton enclume
Les marteaux du monde peuvent frapper
je ne me courberai pas
J’attendrai qu’ils s’épuisent
pour me préparer au monde suivant
Et qu’il prépare lui aussi ses marteaux !

Ai-je dormi, mon amour
Qu’ai-je dit de ce que j’ai cru voir
D’où vient ce cheveu
que j’ai, noué autour de la langue
Pourquoi suis-je tout courbatu ?
Mes pieds sont enflés
Ma tête s’est comme vidée d’une eau lourde
Mais je me sens apaisé
prêt à voir et à entendre
me dégager de ton étreinte
et me présenter devant la Balance
pour peser mon âme
ce que mes deux paumes ont pu posséder
y déposer les quelques plumes qui restent de mes ailes
le mouchoir brodé que j’ai oublié dans ma poche
Je ne garderai sur moi que notre bague commune
Ni l’ange du bien ni l’ange du mal ne me la prendra
Je la défendrai avec mes dents et mes ongles
ma rage de grand handicapé
Je la garderai
et comme dans les vieux contes
je la ferai tourner
quand le geôlier aura cru fermer toutes les issues
Il y aura un grondement et une tour de fumée
un tremblement et un vol impromptu de perdrix
Et le miracle sera là
nos pouls qui battent paisiblement
jouent leur symphonie
poignet contre poignet
pendant que nous voguons
sur l’empan de notre île
avec une nouvelle provision de mots
un peu d’eau douce
quelques fruits
en sachant que notre esquif est de ce monde
qui s’écroule autour de nous
en nous
Notre esquif est de ce monde
encore plus perdu que nous
Notre esquif est de ce monde
éberlué
trop jeune ou trop vieux
pour comprendre
qu’une petite bague
peut faire un miracle
Les rêves viennent mourir sur la page
Un à un
les rêves viennent mourir sur la page
Ils se sont donné le mot
ils viennent de partout
pour mourir sur la page
comme les éléphants dans leur cimetière
J’assiste à leurs convulsions
ne peux tendre un verre d’eau
Je les regarde pour la première fois
pour la dernière fois
avant de les envelopper dans le suaire de mes mots
et les déposer sur la barque menue
qui fut jadis leur berceau
Le courant les emporte
et bien vite me les ramène
comme si le large n’était pas là-bas
mais ici sur la page

I crolli

 

Guarda amore mio
questo mondo che ci crolla
attorno
dentro
Stringiti forte la mia testa contro il petto
e dimmi cosa vedi
Perché questo silenzio?
Dimmi semplicemente cosa vedi
Le stelle contaminate cadono
dall’albero della conoscenza
La nube tossica delle idee
ben presto ci sommergerà?

Dimmi cosa vedi
Bruciano già i libri sulle pubbliche piazze
Rasano il capo alle donne prima di lapidarle
Ci sono processioni di uomini in passamontagna
che brandiscono croci e scimitarre
Perché questo silenzio, mia amata
Siamo su un’isola galleggiante
o navighiamo su un siluro
Siamo soli
o incatenati ad altri fratelli di sventura
Quanti ne abbiamo?
Che ora è?

Stringiti forte la mia testa contro il petto
e se puoi
apri il ventre e accoglimi
nel crogiolo della tua forza
Fammi risalire il fiume
fino alla sorgente delle sorgenti
Rituffami nella vasca della vita
e versami sulla fontanella
sette pugni d’orzo
canticchiando la canzone di Fayrouz
quella che canti meglio di lei

Perché piangi
Hai paura per il mondo
o per il nostro amore
Non c’è nulla che per me puoi fare?
Dimmi allora semplicemente quello che vedi
Di quale male oggi si muore
Cos’è quest’arma invisibile che estirpa l’anima
e il gusto inconfondibile della vita
Cos’è questa carovana che divora i suoi cammelli
e svuota i suoi otri d’acqua nella sabbia
Cos’è questo stregone
che fa della guerra un atto d’amore?

Perché questo silenzio
Anche tu credi che siano così sporche le parole
da non servire più neppure a chiedere la strada
Credi non ci sia più niente da dire
e che i miei poveri versetti
siano solo una catena di sciocchezze
Vuoi che taccia
per lasciarti a guardare questi crolli
nella dignità del silenzio?

Stringiti forte la mia testa contro il petto
e cullami
Nel bozzolo serico delle tue mani
la mia testa si farà minuscola
Scoppierà il grosso ascesso delle idee
e io ridiverrò il figlio di un altro secolo
spaventato dal tuono
e che si fa coraggio
farfugliando un vecchio alfabeto
al chiarore di una candela
nella casa interdetta di Fès
vicino a un braciere dove ardono incenso e fenugrec
e l’occhio malvagio esplode nell’allume
Culla questo bimbo che nessuno ha mai cullato
affinché riviva e ti faccia rivivere tra le braccia
un mondo inghiottito, saccheggiato, derubato
di cui non resta
che un profumo acre d’innocenza

Perché questo silenzio mia amata
Ho forse risvegliato in te il tuo dolore ucciso
o il tuo stesso bisogno di essere cullata
Quello di una ragazzina nata in un’altra guerra
andata al di là dei mari
per incontrare il sole dei suoi libri illustrati
accarezzarne i frutti d’oro in un frutteto
custodito da legionari?
Tu ignorando questo vano tormento delle radici
più vicino all’uomo della sua voce
che apprende in fretta le lingue disprezzate
che sanno seminare là dove sanguina la terra
piantare là dove si accanisce lo sradicamento
Tutto ciò, facendo finta di passare
con la lealtà degli uccelli migratori
e questa malinconia che li lacera in dolcezza
tra nido e periplo,

Perché piangi
È per questo mondo inghiottito
o per questo mondo che crolla
Per il bimbo o per l’adulto
Possiamo scegliere tra due addii
risolverci all’addio
mentre il miracolo c’è
nei nostri polsi che battono con calma
suonando la loro sinfonia
polso contro polso
anche se le armi parlano
al posto dei poeti?

Stringiti forte la mia testa contro il petto
e dimmi cosa vedi
con l’occhio che pazientemente abbiamo coltivato
nel nero più nero delle tenebre
quando i giorni dell’anno si contavano all’inverso
quando la primavera ci divorava il sesso
quando l’autunno era una rondine di cera
sul nostro guanciale
quando l’estate ci marchiava a fuoco nei suoi furgoni
e l’inverno ci accordava una briciola di misericordia
Quando poche parole d’amore lanciate attraverso le grate
ci nutrivano per tutta un’infinita settimana
Quando sorridevo alla conquista del tuo sorriso
e tu versavi la lacrima che io rifiutavo
Quando mi estraevo dalla testa un piccione
perché te l’inalberassi fiera sulla spalla
nelle file dell’attesa

Dimmi cosa vedi
con quest’occhio di carne e d’acciaio
familiare delle tenebre
vecchio come la coscienza
spregiatore dell’oblio
testimone irrecusabile
Perché questo silenzio mia amata
Non può spegnersi quest’occhio, vero?
Dimmi allora cosa vedi
Hanno ricominciato a distruggere Granada
I barbari sono alle nostre porte
Come sono i barbari
Parlano una lingua sconosciuta
Davvero vengono da un’altra galassia
da un’altra dimensione temporale
In cosa ci somigliano
Cosa in loro è così terrificante?

Dimmi cosa vedi
Continua a salire il fiume delle immagini
Per quando si prevede il diluvio
Attorno all’arca già si combatte
Cosa se ne fanno dei cavalli feriti
dei bambini che non possono marciare
Le donne hanno preso le armi a loro volta
C’è nel mezzo dell’orda un profeta perduto?

Perché questo silenzio mia amata
Mi condanneresti a dover immaginare
ciò che mai avrei accettato d’immaginare
a costo di cavarmi gli occhi
Come avrei potuto credere di dover svolgere un giorno
il deprecato mestiere del corvo
o anche l’oscuro ufficio del cigno
Io artigiano figlio d’artigiano
coltivatore dell’antica bellezza
tessitore della speranza
guardiano del focolare fino al ceneri
pastore senza randello del gregge
che aizzavo contro il cane lupo
Io artigiano figlio d’artigiano
a spiare l’arcobaleno
per non ingannarmi sui colori
fidandomi dei loro nomi
raccogliendoli a uno a uno
nella pentola in rame della mia genitrice
come altrettante spezie rare
destinate alle gioie umane
alla spartizione di un pasto che diventa lecito
solo se lo benedicono i poveri e l’onorano?

Come avrei potuto credere
che il sogno che mi aveva convertito all’uomo
sarebbe divenuto un incubo
che gli eroi della mia giovinezza
avrebbero abbattuto l’albero del mio canto
che i libri dove avevo incontrato i miei doppi
sarebbero ingialliti in fondo alla mia biblioteca
che alla mia erranza votata all’incontro
sarebbe mancato a un certo punto il bicchier d’acqua
e la focaccia posata sul ciglio della strada
da Colui o Colei che veglia sull’erranza?

Come avrei potuto credere
al miraggio di una così bella strada
alle catene di un così folle orizzonte
al verme in un così bel frutto
Dov’era dunque la falla?

Perché questo silenzio mia amata
vuoi attizzare ancor di più in me la parola
farmi vaticinare, bestemmiare
a parole rifare ciò che gli uomini
a parole hanno distrutto
ritrovare senso a ciò che si è alleato contro il senso
arrestare con un grido l’ingranaggio che mi ha preso
tutto il corpo
lasciandomi soltanto il simulacro di una voce
Ma chi parla in me
Sei tu, o il mio occhio
o la mia parola in lutto?
Va dunque, parola
liberami
liberami
rendi alla mia lingua le sue lingue perdute
le sue antiche credenze
i calabroni ingovernabili delle sue parole
le sue giungle e i loro riduttori di nervi saldi
Liberami dalla morsa di ogni ragione
Prendi le mie pelli di lupo e d’agnello
il mio calamaio fossile, le mie matite
il pane del funerale su cui ho prestato giuramento
Prendi questo bastone da pellegrino
che ha creduto di guidare un cieco
Prendi l’ultima sigaretta e getta il pacchetto

Va’ parola mia
slegami
delirami
fatti ispida, aspra, ruvida, ardua, irta
Sali e gorgoglia
Rovesciati
Lava le parole trascinate nel fango
e le bocche putride
Fa che in te l’onda si sollevi
e in un salto inspiegabile lasci il mare
con tutti i pesci che rifiutano la fatalità acquatica
Fa che in te si formi un altro magma
di un limo agguerrito
e che ci prometta una genesi caparbia
senza inferno né paradiso
lenta come la carezza che infiamma il desiderio

Va’ parola mia
mia fedele
Adesso, corpo intero
parlo
con tutti i miei aborti
Sconfitto, non mi arrendo
Mi appresto ad aprirmi nella memoria un grande
cantiere
ad accendere torce con le pupille dei miei martiri
a battere il tamburo con le loro mani
Andiamo a danzare la danza
dei soli che ci hanno rubato
dei tori sgozzati
e gettati con noi nelle celle
delle sacre danzatrici bruciate per reato di danza

Ah mia parola
Non lasciare da parte alcun organo
annaffiali d’un succo di pregnanza e giovinezza
Danzami
Danzaci
Rovine o non rovine
caos o abisso
Dio morto o vivo
danza tutta
Vengo da te a te
povero e nudo come si conviene
con un pugno di sale in bocca
le unghie annerite e lunghe
calpestando le braci ardenti
in una nuvola di sandalo e viscere fumanti
levando lo stendardo giallo e nero delle donne folli
sacerdotesse dei buchi nella terra
vengo a voi
oh madre e padre
a raggiungere il corteo e la veste
per annodare la mia fede alla corda della vostra fede
porto un caprone, ceri decorati di Salé
tre pani di zucchero
e un fascio di menta di Meknès
Oh fatemi posto
affinché fin dal principio danzi
e il mio sangue nero schizzi sul lastricato
indichi la strada per il santuario
dove nessun Iman si cela
Questo santuario scordato anche da voi
Là dove il ribelle sfugge alle leggi umane
e può vivere da uomo libero
Ah parola
danzami
danzaci
Ti affido questi corpi in trance salvifica
questi tumori benigni e non benigni
questi talismani incrostati nella pelle
per instillare la pazienza della roccia
e rendere la sorte meno vorace
ti affido
questo corteo esitante tra frenesia e sottomissione
ti affido
tamburi, crotali
e violini subornatori
ti affido
il bollitore e gli acquamanili
il paiolo, il fuoco e i suoi servi
ti affido
la vergine e gli spiriti che l’abitano
il suo grido moltiplicato di falsa partoriente
i suoi seni accecanti
le sue anche di barca alata che fendono la notte
ti affido
oh padrona imprevedibile
le paratoie di questa notte
affinché le lasci andare
all’ora stabilita
senza cedimenti
sui rapitori dell’alba

Ah parola
da dove potrei venire, se non da te
e dove altro potrei andare?
Non ho più ormai che questo capello
per portare i miei passi da un precipizio all’altro
ricongiungermi a qualche stella amica
che si ostina a brillare nella desolazione del cielo
risalire i gironi di un inferno incoerente
dove alcuni hanno creduto che mi divertissi
Non ho più ormai che questa spanna
di un regno
dove neppure ho diritto a una tenda
e di cui non posso sentire il nome
senza provare dolore
là dove le ferite nessun filo le ricuce
Devo chiamarti patria
per consolarmi o vendicarmi delle patrie
o devo lasciar libera anche te
sovrana di radici, eresie, amore
eternamente insorta?

Ah parola
mia temibile
tu sola puoi bandirmi
quando nessuno tiranno può esiliarmi
Tu sola puoi sellare la mia cavalcatura
scegliere per lei morso, staffe
e impegnarla nelle spaventose piste
dove ti diverti a farmi leggere come un pricipiante
nella sabbia, i sassi e le tracce raffreddate,
Tu sola, oh donna gelosa
non puoi accettare debolezze o infedeltà
Ed ecco che mi getti come un fazzoletto di carta
in questo caos
Ecco che mi assegni per esercizio
questa fine del mondo
e per compito quello di scoprire tra le rovine
la pietra nera o bianca
il seme mancante
l’anello di legno
o l’organo passato allo stato in assenza di eredi
l’uno o l’altro di questi anelli di catena
che bisognerà adattare all’anima
quando verrà l’era
di un’altra vita avventurosa
E io ottempero
cerco
sommo il mio disordine al disordine del mondo
scrivo per non perdermi, per non cadere
scrivo guardando febbrilmente l’orologio
la corsa del sole
l’ombra gettata sul muro
cerco nella sabbia inquinata
l’estremità di legno rotondo
il minimo scoppio di pietra bianca
spio gli uccelli che si posano
per andare a contendermi con loro il celebre seme
mi perquisisco le arterie
alla ricerca di un organo
di cui non appresi l’esistenza a scuola
E poi, dimmi
come scoprire una pietra nera nelle tenebre?

Scrivo col tutto e il niente
l’energia della disperazione
e Dio sa quanto essa è grande
Lavoro duro quanto un povero muratore
che la sorte ha designato per costruire città di ricchi
quanto un minatore che infierisce sul ventre della terra
per vendicarsi della sua sterilità
che senz’altro imputa alla sua donna

Scrivo come altri pregano
fanno penitenza
e accettano il Mistero
ho talvolta gioie come loro
abbagliamenti
ma ho spesso dubbi che essi ignorano
tormenti che donano alla mia preghiera
i suoi accenti di verità che sfida la fede

Scrivo
quando mi scrivi
oh parola
e aggiungo cose che ti sfuggono
quando sottopongo le tue parole all’ordalia
risveglio in esse la memoria che ti precede
Quando smetto di trattarle come schiave
e la accarezzo nel verso dalla dignità
Quando do loro appuntamenti amorosi
e arrivo in anticipo per degustare l’attesa
Quando le invito dopo il bicchiere di cortesia
a un pasto dove mangiamo con le mani
nello stesso piatto
Quando non esigo niente da loro
eccetto ciò che dobbiamo
alla nostra sovrana libertà
scrivo per compassione
tendendo il piattino
e poco importa se raccolgo solo sputi

Ah parola
vedi come mi hai indurito
sono divenuto la tua incudine
I martelli del mondo possono colpire
non mi curverò
Aspetterò che si esauriscano
per prepararmi al mondo che verrà
E che a sua volta prepara i suoi martelli!

Ho dormito, amore mio
Cosa ho detto di ciò che ho creduto di vedere
Da dove viene questo crine
che ho, annodato attorno alla lingua
Perché sono tutto indolenzito?
Ho i piedi gonfi
la testa come svuotata di un’acqua pesante
Ma mi sento rasserenato
pronto a vedere e a sentire
a liberarmi dalla tua stretta
e presentarmi davanti alla Bilancia
per pesare la mia anima
ciò che i miei due palmi hanno potuto possedere
depositarvi le poche piume residue delle mie ali
il fazzoletto ricamato che in tasca ho scordato
Non avrò più altro addosso che l’anello comune
Né l’angelo del bene né quello del male me lo sottrarrà
Lo difenderò con le unghie e coi denti
la mia rabbia d’invalido completo
Lo custodirò
e come nei vecchi racconti
lo farò girare
quando il carceriere crederà d’aver chiuso ogni uscita
ci saranno un rombo e una torre di fumo
un tremito e un volo improvvisato di pernice
E sarà il miracolo
i nostri polsi che battono in pace
suonano la loro sinfonia
polso contro polso
mentre noi navighiamo
sulla spanna della nostra isola
con una nuova scorta di parole
un poco d’acqua dolce
qualche frutto
sapendo che il nostro battello è di questo mondo
che ci crolla attorno
dentro
Il nostro battello è di questo mondo
ancora più smarrito di noi
Il nostro battello è di questo mondo
sbalordito
troppo giovane o troppo vecchio
per comprendere
che un piccolo anello
può fare un miracolo
I sogni vengono a morire sulla pagina
L’uno dopo l’altro
i sogni vengono a morire sulla pagina
si sono dati la morte
vengono da ogni dove
per morire sulla pagina
come elefanti nel loro cimitero
assisto alle loro convulsioni
non posso porger loro un bicchier d’acqua
li guardo per la prima volta
per l’ultima volta
prima di avvolgerli nel sudario delle mie parole
e depositarli sulla minuscola barca
che un tempo fu la loro culla
La corrente se li porta via
e ben presto me li riporta
come se il largo non fosse laggiù
ma qui sulla pagina

Abdellatif Laâbi est né en 1942, à Fès. Son opposition intellectuelle au régime lui vaut d’être emprisonné pendant huit ans. Libéré en 1980, il s’exile en France en 1985. Depuis, il vit (le Maroc au cœur) en banlieue parisienne. Son vécu est la source première d’une œuvre plurielle (poésie, roman, théâtre, essai) sise au confluent des cultures, ancrée dans un humanisme de combat, pétrie d’humour et de tendresse. Il a obtenu le prix Goncourt de la poésie en 2009 et le Grand Prix de la francophonie de l’Académie française en 2011.
Parmi ses œuvres, publiées en majeure partie aux Editions de la Différence : L’Œil et la nuit (2003), Le Chemin des ordalies (2003), Chroniques de la citadelle d’exil (2005), Les Rides du lion (2007), Le Livre imprévu (2010), pour les romans ; pour la poésie : Le soleil se meurt (1992), L’Etreinte du monde (1993), Le Spleen de Casablanca (1996), Les Fruits du corps (2003), Tribulations d’un rêveur attitré (2008), Œuvre poétique I et II (2006 ; 2010). Par ailleurs, les éditions Gallimard ont publié son roman Le Fond de la jarre (2002 ; collection Folio 2010).
Ses œuvres sont traduites en plusieurs langues, dont l’arabe, l’espagnol, l’anglais, l’allemand et le turc.
En 2014, Edizioni Kolibris a publiè l’anthologie de textes choisis A ricomporre il colore dei suoi occhi. Poesie e altri testi scelti, 1966-2014, traduite par Chiara De Luca.
Il a par ailleurs traduit en français les œuvres de plusieurs poètes et écrivains de langue arabe (Mahmoud Darwich, Abdelwahab al-Bayati, Samih al-Qassim, Mohamed al-Maghout, Ghassan Kanafani…)

Abdellatif Laâbi è nato nel 1942, a Fès. La sua opposizione intellettuale al regime ha fatto sì che fosse arrestato e incarcerato per otto anni. Liberato nel 1980, è andato in esilio volontario in Francia nel 1985. Da allora, vive (con il Marocco nel cuore) nella banlieu parigina. Il suo vissuto è la sorgente primaria di un’opera plurale (poesia, narrativa, teatro, saggistica) posta alla confluenza di culture differenti, radicata in un umanesimo battagliero, intrisa d’ironia e tenerezza. Ha ricevuto il Prix Goncourt de la poésie nel 2009, e il Grand Prix de la francophonie della l’Académie française nel 2011.
Tra le sue opere, pubblicate per la maggior parte da Editions de la Différence, ricordiamo : L’Œil et la nuit (2003), Le Chemin des ordalies (2003), Chroniques de la citadelle d’exil (2005), Les Rides du lion (2007), Le Livre imprévu (2010), pour les romans ; pour la poésie : Le soleil se meurt (1992), L’Etreinte du monde (1993), Le Spleen de Casablanca (1996), Les Fruits du corps (2003), Tribulations d’un rêveur attitré (2008), Œuvre poétique I et II (2006 ; 2010). Inoltre, le edizioni Gallimard hanno pubblicato il suo romanzo Le Fond de la jarre (2002 ; collana Folio 2010).
Sue opere sono tradotte in varie lingue: arabo, spagnolo, inglese, tedesco, italiano, olandese, turco, etc.
Nel 2014, Edizioni Kolibris ha pubblicato l’antologia bilingue di testi scelti Abdellatif Laâbi, A ricomporre il colore dei suoi occhi. Poesie e altri testi scelti, 1966-2014, con la traduzione di Chiara De Luca
Laâbi stesso, parallelamente alla sua produzione, ha tradotto dall’arabo molti autori contemporanei (Mahmoud Darwich, Abdelwahab Al-Bayati, Mohammed Al-Maghout, Saâdi Youcef, Abdallah Zrika, Ghassan Kanafani, Qassem Haddad, etc.)

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