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Murielle Compère-Demarcy & Khaled Youssef, Voyage Grand-Tournesol

Le pays de la poésie

 de Chiara De Luca

Le poète est celui qui cherche la beauté et la vérité partout sans savoir où il pourra les trouver. Son voyage sera toujours difficile et plein de dangers et il rencontrera toujours beaucoup d’obstacles sur son chemin partout où il ira, pour découvrir enfin que ses racines plongent dans le ciel de chaque pays et qu’il suffit d’un coup de vent des ennemisde la paix pour le déraciner. C’est pour cela que la poésie est le meilleur passeport pour l’exil. Il y aura toujours un endroit où se réfugier dans l’attente de rassembler des troupes. “La langue devient mon seul pays. / Et moi quime croyais orphelin je découvre/ classe département détachement section/ occasion nécessaire,frère d’un mur/ que le soleil n’a même pas réussi à réchauffer,/ créature jumelle de chaque piéton”. Ce sont des vers tirésdu poème de Poesia Paese [Poésie Pays], extrait du livre Cerco Casa de Stefano Serri, qui vient d’être publié pour Edizioni Kolibris. Il est probable qu’un poète authentique soit toujours orphelin et apatride, dépossédé du monde, puisqu’il faut qu’il le recrée de nouveau avec ses mots. Le poète ne peut se contenter de ce qu’il voit, il ne peut pas arrêter son pas derrière l’obstacle des apparences. Au contraire, il doit en extraire la substance pour donner un nouveau nom aux choses qu’ellesreprésentent, en débusquant le voile de l’invisible pour s’aventurer là où personne n’ose pas le faire. “L’ailleurs est proche/ dans le livre dumonde qui bat” écrit Murielle Compère-Demarcy. Le poète est toujours chez soi ailleurs. Cela nesignifie-t-il pasque pour rentreret se rejoindre il suffit detourner la page du livre de l’habitude pour commencer à lire les mystères cachés entre les lignes ?Nommer les choses signifie les mettre au monde, en tirer des sens inconnus. C’est pourquoi la langue maternelle devient un pays à habiter, une sorte de carapace que le poète transporte toujours sur son dos comme une tortue où qu’il aille, pour s’y réfugier et préparer un repas de mots pour d’autres voyageurs, assaisonné de solitude et de silence.

Le fait de parler plusieurs langues signifie multiplier les possibilités de nommer les choses et augmenter les chances de trouver et de donner refuge. Chaque appartenance comporte également des exclusions. Chaque appartenance engendre une distance par rapport à ceux qui se trouvent en dehors des frontières interdites du cercle protégé qu’elle crée. C’est pour cela que le poète vit autour du périmètre de toute circonférence. Il n’y a pas un lieu qui lui appartiennevraimentpuisqu’il appartient à chaque lieu. Sa tâche est celle d’écouter la voix de chaque regard sans faire aucune distinction. Sa mission est celle de traduire le silence des pierres, de transcrire un souffle de vent et de déchiffrer un jeu de lumières le long d’une route oubliée de tous. Vivre dans la poésie, c’est dérailler des routes habituelles pour suivre les chemins inaccessiblesd’un pèlerinage à la recherche de la vérité, même si cela l’emmène dans l’incertitude de l’inconnu. Poésie passeport pour l’exil ne pouvait qu’être le titre du premier livre dans lequel le parcours artistique – qui coïncide avec le parcours existentiel – de Khaled Youssef a croisé celui de Murielle Compère-Demarcy dans le pays de la poésie, là où convergent les regards des pèlerins.

La poésie est un espéranto qui annule toute distance, sa musique construit des ponts sur lesquels ses soldats peuvent marcher pour se rencontrer au centre d’un sentiment universel. Le vers trouve toujours sa direction indépendamment de l’auteur qui disparaît, sans toutefois se cacher, derrière les mots poétiques auxquels il confie son essence la plus profonde une fois qu’ils ont étélibérésdu filtre de sa présence. Se rencontrer dans le royaume de la poésie signifie devenir prisonnier de la liberté, pour construire ensemble un abri commun, où le lecteur lui aussi pourra se réfugier. Syrien d’origine et niçois d’adoption, Khaled Youssef a trouvé une maison dans la langue française, où Murielle Compère-Demarcy vit, cherchant à en élargir les frontières réelles jusqu’à y faire entrer toutes les langues.

Le pays de la poésie se trouve partout, en dehors de toutes les frontières. Il s’agit du pays sans temps ni lieu de l’enfance, où présent et passé cohabitent, en plantant les graines pour l’avenir. Se donner rendez-vous dans le pays de la poésie c’est aller à la rencontre de l’autre avec l’enthousiasme et l’innocence des enfants, avec la même curiosité et écoute avec lesquellesKhaled Youssef va à la rencontre des enfants pendant ses fréquents voyages dans le monde. Le poète porte avec soi le nécessaire pour faire de grandes bulles de savon à travers lesquelles il regarde les sourires d’émerveillement qui arrivent à chasser la tristesse du visage des enfants même dans les situations d’extrême pauvreté. De la même façon la poésie va à la rencontre de ses lecteurs pour qu’ils se sentent moinsseuls et lui apprend à regarder la joie et la douleur d’une perspective différente.

À Franz Kappus, le jeune homme qui,à cause de la dureté de la discipline militaire,expérimentele même sentiment d’exclusion, de violation de son propre constitution intérieure que l’auteur des Lettres à un jeune poèteconnaît très bien, Rilkeconseille de chercher un refuge dans les territoires intacts de son enfance: « Fussiez-vous même dans une prison, dont les murs ne laisseraient parvenir jusqu’à vos sens aucun des bruits du monde, ne vous resterait-il pas encore votre enfance, cette exquise richesse de nature royale, ce trésor de souvenirs ? Tournez de ce côté-là votre attention. Essayez de faire surgir les sensations englouties de ce lointain passé ; votre personnalité s’affermira, votre solitude s’élargira et deviendra une demeure à l’heure du soir, loin de laquellepassera le bruit des autres hommes». Afin qu’une idée soit vraiment constructive, créatrice, elle doit être privée de toute intentionnalité qui risquerait d’en faire une idéologie. L’idée créatrice est une fin en soi, elle se nourrit d’elle-même, est justifiée par son lien intrinsèque avec la réalité, abstraction faite de toute correspondance univoque établie par la convention du langage, et de tout conditionnement social ou historique. L’idée créatrice est donc celle de l’enfant, de celui qui fait expérience du monde et le dit et le décrit indépendamment de n’importe quel schème établi, qui donne une voix limpide et claire à la correspondance entre son âme et l’âme des choses. Il s’agit d’une correspondance nécessairement unique, individuelle, qui marque la particularité du sujet afin qu’ilpuisse aller à la rencontre du monde. Ce que l’individu doit retrouver, le bout de la recherche éternelle de l’artiste,n’est pas son enfance, mais un état naissant présent dans son for intérieur comme un port franc, un territoire de liberté pour l’expression de son être, dépouillé de tout conditionnement des limites imposéespar tout préjudice et image conventionnelle. Voyage Grand-Tournesolest le rencontre de deux enfants qui, en tressant leurs vers, se serrent idéalement la main qui tient le même stylo, pour poursuivre ensemble leur exploration du pays de la poésie, à la recherche de nouvellesinterrogations, à travers une évolution dialectique où les particularités de leur voix différentes s’intègrent et se renforcent mutuellement, en créant une nouvelle langue maternelle qui accueille les deux et les régénère, enrichis par la rencontre qui, chez chacun d’eux, met au jour ce qu’il n’avait pas su voir. Le rythme du dialogue est serré, le style de l’un s’adapte à celui de l’autre pour ensuite s’en séparer et se retrouver dans le flux du discours, sans toutefois jamais sortir de la grève tracéepar la suggestion initiale. L’alternance poétique entre vers et prosene crée pas de dénivellations le long du parcours, car la musicalité et l’uniformité du rythme contribuent à maintenir la cohérence du discours. Avec leur passeport pour l’exil, Khaled et Murielle s’aventurent dans les territoires de l’Autre, dans une sorte d’enfance de l’humanité. Vus à travers les yeux de l’amour, les lieux géographiques se font reflets des lieux de l’âme des auteurs, une âme en quête des gestes et des sourires qui expriment le côté lumineux de la nature humaine et ce qui rapproche les êtres humains les uns des autres, au-delà de toute division et différence. C’est ainsi que les poètes trouvent refuge dans la beauté toujours menacéedes paysages vus ou imaginés, dansles visages et les regards des gens. En ce faisant, ils nous donnent à nous aussi un passeport pour l’exildans des paysages lumineux qui sont en même temps des reflets de leur paysages intérieurs tourmentés et fertiles.

Chiara De Luca, préface à Voyage Grand-Tournesol
de Murielle Compère-Demarcy & Khaled Youssef
Avec la participation de Basia Miller

 

Ton appel lancé
de l’arbre jusqu’aux astres vivants
remuait dans ce nuancier
de lune de sang
l’arbalétrier du sommeil

Sous la charpente du désir brûlaient
oiseaux aux ailes repliées
nos sentinelles ardentes

 

L’exil en nous s’écrit dans nos voyages
Voyage Grand-Tournesol
Le Cercle sera toujours notre plénitude
Homme, Femme, Terre, Lune
Soleil notre flamme
en nos cœurs renversés

L’exil en nous voyage
cerceau du monde
notre grand voyage tourne
Grand-Tournesol
Voyages aussi larges que jour
Exil aussi vaste qu’étoiles

L’exil en nous déroule le livre
de nos voyages aussi vastes que nuit
aussi larges que jours
Toujours, à jamais, inachevés

 

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